
Les langues de Ryûkyû
Si l’on a tendance à croire que le japonais est la seule langue présente au Japon, il semble nécessaire de déconstruire ce préjugé, souvent dû à un manque d’informations. En effet, le japonais n’est qu’une des différentes langues de la famille japonique. Bien que le gouvernement japonais refuse de leur attribuer la qualification de « langues » (1), lui préférant l’appellation de « dialectes », divers chercheurs ont reconnu à ces langues une distance suffisante par rapport au japonais pour qu’elles soient considérées comme des langues à part entière.
Les langues japoniques (2) comprennent le japonais et ses différents dialectes, la langue Hachijô, ainsi que les langues ryûkyû, leur parenté commune ayant été scientifiquement prouvée. Ces dernières sont actuellement plus proches de l’ancien japonais que le japonais de Tokyo, qu’on pourrait qualifier d’officiel, et sont parlées dans les îles Ryûkyû. Parmi le million d’habitants qui y vit, seule une minorité d’entre eux sont encore capables de parler les langues ryuukyuu. Ni protégées, ni reconnues (3), elles tendent aujourd’hui à disparaître au profit du japonais.


Bien que les trois catégories de langues japoniques se trouvent toutes dans un seul et même pays (4), il n’y a généralement pas d’intercompréhension entre elles. En effet, les langues ryûkyû et les autres langues japoniques ont commencé à se différencier les unes de l’autre avant le VIe siècle et elles ont donc eu plusieurs siècles pour se développer indépendamment.
Par ailleurs, même au sein des langues ryûkyû, l’intercompréhension n’est pas toujours évidente. Les variations phonologiques et grammaticales sont trop importantes entre celles-ci et leurs différents locuteurs ne se comprennent généralement pas entre eux.
Aujourd’hui, ceux qui sont encore capables de les parler parfaitement sont généralement âgés de 50 ans ou plus.
On suppose qu’il resterait environ 1,1 million de locuteurs des langues ryûkyû aujourd’hui. L’okinawaïen, ou okinawanais, étant parlé par une très grande majorité (980 000 locuteurs), les autres langues se trouvent donc dans une situation très critique. L’UNESCO, qui attribue des « niveaux de vitalité des langues », a d’ailleurs placé quatre de ces langues dans la catégorie « en danger » et deux dans la catégorie « sérieusement en danger ».
Différences entre les langues ryûkyû et le japonais standard
Lorsque les linguistes décident d’un commun accord de classer une langue en tant que « langue » et pas en tant que « dialecte » d’une langue, il faut certaines caractéristiques à cette nouvelle « langue » afin de la différencier de sa langue-mère ou de sa sœur. À titre d’exemple, pour n’importe quel francophone, il semblera évident que le français et l’espagnol sont deux langues bien distinctes. Pourtant, ces deux langues ont jusqu’à 79% de leur lexique en commun (5). Or, l’okinawaïen est similaire lexicalement à seulement 71% du japonais standard. Même le dialecte japonais le plus sudiste, le dialecte de Kagoshima, n’a que 72% de son vocabulaire qui est apparenté au vocabulaire de la langue Amami, la langue de ryûkyû la plus nordiste et donc la plus proche du Japon.
Bien entendu, il ne faut pas qu’une certaine différence lexicale entre deux langues pour affirmer qu’elles sont bien distinctes l’une de l’autre. La syntaxe, la grammaire et la prononciation entrent aussi en compte. Et, en effet, alors que le japonais est une langue syllabique qui fait toujours suivre ses consonnes de voyelles (sauf le n qui peut être seul), les langues ryûkyû, elles, possèdent des successions de consonnes. De plus, si les mots japonais se terminent généralement par des voyelles (à l’exception du fameux n), les mots des langues ryûkyû peuvent se terminer par des consonnes.
Les différentes langues ryûkyû
D’après les linguistes, les langues ryûkyû peuvent être réparties en six catégories, qui elles-mêmes comprennent plusieurs dialectes. Ces dialectes eux-mêmes sont considérés comme des langues à part entière par certains scientifiques.
Une hypothèse largement acceptée parmi les scientifiques est la division des différentes langues ryûkyû en deux catégories distinctes : les langues ryûkyû du nord et les langues ryûkyû du sud.
De telles différences sont dues à la large répartition géographique des locuteurs de ces langues. La langue Yonaguni n’utilise notamment que trois voyelles, alors que certains dialectes de la langue Amami peuvent en utiliser jusqu’à sept.
Autrefois, le royaume de Ryûkyû utilisait l’okinawaïen comme standard régional afin d’assurer une meilleure unification administrative et politique du pays. Mais aujourd’hui, c’est précisément l’okinawaïen qui perd le plus rapidement du terrain chez ses locuteurs, en raison de leur forte urbanisation. En effet, à l’inverse, les autres langues ryûkyû restent proportionnellement plus utilisées par la population de leurs îles, puisque certains enfants sont encore élevés dans les langues traditionnelles, gardant notamment un contact important avec leurs aïeuls qui sont les gardiens de ces langues. Néanmoins, à terme, toutes ces langues sont probablement vouées à disparaître.
Vous trouverez ci-dessous un tableau présentant les différentes langues composant la famille des langues ryûkyû ainsi que leurs dialectes, puis un schéma expliquant les séparations successives des langues japoniques.


Notes
(1) Estimant que la nation japonaise doit s’unifier autour de la langue japonaise, l’Etat japonais refuse de reconnaître d’autres langues. Le peuple aïnou, notamment, qui est une ethnie non-japonaise du pays, a dû se battre longuement pour enfin obtenir la reconnaissance de sa langue.
(2) Attention, cependant, à ne pas tenter de classer la langue aïnou dans la catégorie des langues japoniques. L’aïnou est, lui, considéré comme un isolat et n’a pas encore été rattaché au japonais par un quelconque lien de parenté.
(3) Toutes sont qualifiées de « dialecte » : 方言 (hougen) en japonais
(4) La préfecture d’Okinawa n’a été fondée qu’en 1879, le royaume de Ryûkyû étant annexé au Japon depuis cette date.
(5) Cela ne signifie pas que le vocabulaire est identique dans les deux langues à 79%, mais plutôt que les mots proviennent à 79% de la même racine.
Sources
- LECLERC Jacques, « Japon » dans L’aménagement linguistique dans le monde, Québec, CEFAN, Université Laval, 2015
- Wikipedia (English – Français – 日本語)
- Atlas UNESCO des langues en danger dans le monde
- PELLARD Thomas, The linguistic archeology of the Ryukyu Islands, HAL, 2016
- Image : Japan Hoppers